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Nelly ANTOINE (2026). Le mythe de la santé, Culturant.
https://culturant.com/le-mythe-de-la-sante/
Personnes mentionnées
Carte des idées
1. En bon esprit critique
2. En sciences du hasard
3. En psychanalyse
4. En physiologie
5. En spiritualité
6. En anthropologie
7. En poésie
8. En philosophie
9. En droit civil
6. En sciences sociales
6. En politique
En résumé
Le mythe de la santé
L’une des missions du Musée de la Santé consiste évidemment à étudier la santé. Or, bien l’étudier, cela passe par déconstruire tout ce que nous croyons savoir sur la santé et à montrer que nous ne savons pas réellement ce qu’est la santé sinon qu’elle est un mythe, qu’elle déborde de représentations ayant tout à voir avec l’idéalisme et rien à voir avec le scepticisme.
1. En bon esprit critique

L’Organisation Mondiale de la Santé définit la santé comme un état de complet bien-être physique, mental et social, et non seulement l’absence de maladie ou d’infirmité. A priori, rien ne cloche dans cette définition, d’autant plus quand celle-ci fait preuve de nuance et de précision. Oui, mais ! Si la santé, c’était cela et seulement cela, comment se fait-il que la notion de prévention y est soit totalement absente ?
Pour comprendre la supercherie, prenons le cas d’une personne de trente ans qui commence à accumuler luxe et richesse, à aller régulièrement au restaurant, à sortir souvent, à se coucher tard quand elle fait la fête entre amis (ce qui arrive régulièrement), à parcourir des kilomètres en avion pour son boulot ou ses vacances, à se faire livrer ses repas plusieurs fois par semaine, à courir pour compenser le manque de mouvement au quotidien… Cette personne ne s’ennuie pas. Elle jouit d’un emploi stable et peut-être même d’un emploi honnête (ce qui n’est pas impossible). Aussi pouvons-nous raisonnablement affirmer que durant ce laps de temps où le bonheur la gagne, elle est bien physiquement, mentalement et socialement ; elle n’est pas spécialement malade, encore moins infirme. S’appuyant sur la définition partagée par l’OMS, nous en concluons que cette personne est en santé, en bonne santé, qu’elle a la santé1.
Pourtant, il est fort probable que ce mode de vie signe le début d’une série de pathologies à venir si aucun changement n’est apporté au fil du temps pour les raisons suivantes :
- la nourriture préparée et/ou livrée est source potentielle de déséquilibres nutritionnels, de carences, de troubles digestifs, de pertes de connexion et de désensibilisation au monde qui nous entoure…,
- les voyages et les décalages horaires épuisent, dérèglent le système nerveux et hormonal,
- le manque d’activité physique impacte tout le métabolisme cellulaire,
- etc.
Tôt ou tard en effet, il est probable que des symptômes apparaissent.
En fait, supposons même que nous sachions prédire le futur, que nous sachions précisément quels seront les symptômes développés par la personne d’ici quelques années, en supposant que certains d’entre eux soient graves ou évoluent vers des formes de maladies graves. Est-il encore possible de dire que cette personne possède la santé ?
Premier constat :
La santé est une chose à considérer sur l’échelle d’une vie entière, ce qui, dans ces conditions, complexifie considérablement toute démarche d’amélioration de la santé.
2. En sciences du hasard

Nassim Nicholas TALEB, dans son essai sur l’antifragilité, prétend qu’on ne peut améliorer la santé sans réduire les maladies. L’idée se comprend aisément sitôt que nous considérons que l’une sert immanquablement à évaluer l’autre : en effet, comment pourrions-nous évaluer la santé sans évaluer les marqueurs de maladie et inversement ?
Et nous comprenons d’autant mieux l’idée sitôt que nous considérons que la santé et la maladie sont les deux faces d’une même pièce.
Un être qui a la santé, c’est un être qui a beaucoup plus de chances de faire pile/santé que face/maladie chaque fois qu’il joue à pile ou face,
- en admettant qu’il joue à pile ou face chaque fois qu’il ait une décision à prendre,
- en admettant que pile/santé l’éloigne de la maladie tandis que face/maladie l’éloigne de la santé,
de sorte que sa santé soit une dynamique globale d’amélioration.
Au contraire, un être malade est un être qui a beaucoup plus de chance de faire face/maladie que pile/santé chaque fois qu’il joue à pile ou face, de sorte que son état empire plutôt qu’il ne s’améliore avec le temps.
Deuxième constat :
La santé n’est rien qu’un rapport de forces favorable à son développement.
3. En psychanalyse

Quand on y pense, il n’y a rien de plus beau dans la vie que les risques que l’on prend. Aimer est un risque, prendre sa liberté est un risque, partir est un risque, oublier, ne pas oublier, rêver… tant et tant de choses représentent un risque que la plupart d’entre eux restent à jamais insoupçonnés.
Mais si vivre, c’est prendre des risques, c’est accepter l’incertitude, jouer avec l’inconnu, faire avec ce que nous ne savons pas et que nous ne saurons jamais, il est clair que vivre en bonne santé n’est en rien différent. Vivre en bonne santé, c’est d’abord et avant tout vivre !
La dépression est l’envers de se quitter. C’est ne pas pouvoir se déprendre, se défaire, se délester à temps, s’abandonner à l’ailleurs, pour risquer sa vie.
Anne DUFOURMANTELLE, l’Eloge du Risque, Editions Payot & Rivages, 2011
Troisième constat :
La santé s’entiche du risque au point de se confondre avec.
Car le risque est toujours de mourir à la fin.
4. En physiologie

Il est important de comprendre que risquer sa vie est bien différent de risquer la ruine ou la mort.
Dans le premier cas, l’organisme est mis à l’épreuve. Et nous savons que c’est sous contrainte que se révèle la capacité d’un être humain à tolérer le chaos, à apprendre de ses erreurs, à minimiser ses pertes et maximiser ses profits lorsque ses prédictions échouent et que le pire scénario se produit.
Dans le second cas, lorsque le pire scénario se produit, il n’y a plus d’épreuve possible. La ruine ou la mort n’enseignent rien : elles mettent fin au système. L’effondrement est irréversible.
Dans l’absolu, l’organisme est optimisé pour rencontrer le hasard, puisqu’il est capable d’absorber des chocs ponctuels, des variations, des stress courts et intenses et surtout de les surcompenser. C’est le phénomène qu’illustre très bien l’hypertrophie musculaire. Pourquoi les muscles augmentent-ils de volume ? Parce que l’organisme prend en compte le risque de se retrouver à nouveau en situation de faiblesse. Il intègre le risque à sa stratégie d’actions : être plus fort pour parer de prochaines faiblesses.
En revanche, ce que l’organisme tolère mal, ce sont les pressions continues, sans récupération, sans variation, sans échappatoire.
Quatrième constat :
La santé n’est pas l’absence de stress mais la capacité à en sortir.
C’est valable biologiquement, psychiquement, socialement.
Et c’est là que l’hormèse devient une philosophie de vie.
5. En spiritualité

Santé vient du latin sanitas, qui lui-même est dérivé de sanus, sain. Hélas, l’étymologie s’arrête là et est insuffisante à définir ce que concrètement, être sain signifie. En fait, sa signification dépend toujours du contexte ; tout juste savons-nous que dans les premiers emplois du mot, un être sain est un être bien portant, dont l’état de fonctionnement est bon, normal.
Mais qu’est-ce que le bon et la normalité ? A cela, l’expérience de la vie est sensée répondre.
Or, quelque chose nous dit que la santé est purement rationnelle, qu’elle ne tient pas compte des données de l’expérience, qu’elle est donc transcendantale.
Vous avez mal quelque part ? Vous n’êtes pas malade.
Car comme le dit Terminator : la douleur est une simple information.
Vous êtes fatigué ? Vous n’êtes pas malade.
Car comme le dit Louis-Ferdinand Céline : on se fatigue de tout sauf de dormir et de rêvasser.
Il en va ainsi pour tous les maux dont on se dit affligé.
Alors qu’est-ce que la santé au regard de l’esprit ? Pour tenter de répondre, prenons l’histoire du poisson qui ignore l’eau. Cette histoire existe depuis longtemps dans les traditions mystiques orientales et a été popularisée dans la culture contemporaine par l’écrivain américain David Foster Wallace.
C’est l’histoire de deux jeunes poissons qui croisent un poisson plus âgé.
Le vieux poisson leur dit :
« Salut les gars, l’eau est bonne aujourd’hui ? »
Les deux jeunes s’éloignent en silence, puis l’un demande à l’autre :
« Mais… c’est quoi, l’eau ? »
Cinquième constat :
La santé, c’est l’eau du poisson.
Tant qu’on y est plongé, on ne la voit pas.
On réalise son existence seulement lorsqu’elle vient à manquer.
6. En anthropologie

L’anthropologie rejoint la spiritualité lorsqu’elle définit certains concepts, en l’occurrence, le concept de fictions opératoires. Il s’agit ici d’idées, absolument pas des choses concrètes, et qui produisent pourtant des effets réels dès lors que les humains agissent comme si elles existaient clairement.
Dieu, la Nation, le Progrès, la Justice, le Bonheur, la Dignité… et la Santé constituent ainsi des fictions abstraites, mouvantes, définies culturellement, et qui sont opératoires en ce sens qu’elles influencent les décisions, le comportement, les institutions qui sont le domaine des Hommes.
Sixième constat :
La santé est une fiction qui peut soit renforcer soit affaiblir le vivant selon la manière dont elle est définie.
7. En poésie

Paul Valéry a définit la santé dans son recueil publié sous le titre de Mauvaises Pensées. Une phrase suffisait :
La santé est l’état dans lequel les fonctions nécessaires s’accomplissent insensiblement ou avec plaisir.
Dans cette perspective, la santé n’est pas seulement l’absence de dysfonctionnement : elle est la disparition du corps comme obstacle. Le vivant fonctionne sans bruit, sans résistance, sans friction consciente.
De plus, cette vision dépasse l’idée d’un cadre invisible — comme l’eau pour le poisson — pour ouvrir vers une dimension plus profonde : la possibilité d’aimer le cadre lui-même, autrement dit la possibilité de se plaire dans l’endroit où l’on vit, dans la matière dont on est fait, dans le simple fait d’être là.
Septième constat :
La santé, c’est savoir encaisser la vie et puis savoir l’aimer. Pas d’entre-deux.
8. En philosophie

Apportons maintenant de la nuance avec une autre notion développée par TALEB, le fait que les philosophes cherchent en permanence à distinguer le Vrai du Faux alors que ce qui intéresse les gens, ce sont en réalité les conséquences portés par les événements, uniquement les conséquences, pas les événements eux-mêmes.
Par exemple :
Vous croyez que vous allez avoir un accident de voiture la prochaine fois que vous prenez la voiture pour vous rendre quelque part.
FAUX.
Vous mettrez la ceinture de sécurité la prochaine fois que vous prendrez la voiture.
VRAI.
Pourquoi ? Parce que ce sont les conséquences du Vrai qui importent. Le coût du Vrai est tellement énorme (ici, la blessure grave, la blessure handicapante, la mort) que vous acceptez la mesure de sécurité qui a un coût très faible en comparaison (tirer sur la sangle et clipser).
Deuxième exemple :
Vous croyez que votre nouveau-né qui fait de la fièvre est atteint d’un mal bénin.
VRAI.
Vous vous rendez aux urgences dans les heures qui suivent pour obtenir un diagnostic rapide et une réponse adaptée.
VRAI.
Pourquoi ? Le prix à payer est très élevé si jamais vous avez tort. Et parce que plus un organisme est fragile, plus on traite l’improbable comme probable.
Troisième et dernier exemple :
Vous croyez que la majorité des grossesses se passent bien.
VRAI.
Vous espérez un suivi médical constant pour les femmes enceintes.
VRAI.
Pourquoi ? Le prix à payer est très élevé si jamais vous avez tort. Et parce que quand deux vies sont engagées, on ne joue pas à la moyenne.
Huitième constat :
La santé a le regard braqué sur les conséquences irréversibles, non sur les conséquences réversibles.
9. En droit civil

Compte tenu du rôle déterminant des comportements individuels dans l’état de santé, il apparaît légitime de s’interroger sur l’impact d’une dilution progressive du sentiment de responsabilité individuelle observée dans certaines sociétés occidentales. Si les choix quotidiens — activité physique, alimentation, consommation de substances, recours aux soins, modes de vie relationnels — influencent directement l’état physiologique, alors la responsabilité personnelle devient un déterminant majeur de santé publique.
En droit civil, l’adulte est présumé responsable de ses choix et de leurs conséquences. Cette responsabilité ne s’applique pas uniquement aux dommages causés à autrui, mais s’étend implicitement à la gestion de son propre corps.
La maladie n’annule pas nécessairement la capacité d’agir, mais elle peut en réduire le champ : elle limite les possibilités d’action, d’autonomie et de projection dans le futur. À l’inverse, la santé élargit l’espace des possibles, elle se nourrit des options disponibles.
L’option est un agent de l’antifragilité.
Nassim Nicholas TALEB
Neuvième constat :
La santé est l’état du corps qui rend possible l’exercice réel de la liberté civile.
10. En sciences sociales

Dans les sociétés modernes, la santé occupe une place paradoxale. Elle est présentée comme la condition nécessaire pour vivre longtemps, pleinement et librement. Pourtant, elle exige aujourd’hui une quantité croissante d’attention, d’efforts, de surveillance et de temps. Cette tension soulève une question rarement formulée : la santé nous protège-t-elle du temps perdu, ou finit-elle par nous le confisquer ?
Aujourd’hui, et de plus en plus, la santé n’est plus seulement un état, mais un projet. Elle devient un travail continu : surveiller son alimentation, son sommeil, son activité physique, ses marqueurs biologiques, ses risques futurs. Le corps cesse d’être simplement vécu ; il devient un objet à entretenir, à optimiser, à corriger.
Ainsi, il est possible de distinguer trois formes sociales de rapport à la santé. La santé invisible, où le corps fonctionne sans mobiliser l’attention consciente (dans le sillage de ce qu’énonce Paul Valéry). La santé entretenue, où un temps raisonnable est consacré à maintenir les capacités physiques et mentales. Et la santé obsessionnelle, où la surveillance permanente du corps finit par occuper le temps qui devait plutôt être libéré par elle.
Dixième constat :
La santé vole des années de vie ou bien en distribue selon la place qu’elle prend.
11. En politique

En 1975, un économiste anglais appelé Charles Goodhart formule une loi qui porte son nom :
Lorsqu’une mesure devient un objectif, elle cesse d’être une bonne mesure.
Loi de Goodhart
La raison d’être de cette loi est qu’à terme, au bout d’une certaine durée de mise en œuvre de la mesure et de contrôle de la mesure aboutissant à des statistiques, on observe inévitablement des décisions prises dans le but d’améliorer la mesure elle-même et non plus la réalité qu’elle est sensée représenter. On croit ensuite se baser sur des preuves pour décider alors que nos attentes de preuves manipulent les preuves à la source.
Simplifions par l’exemple :
- On crée un indicateur : “nombre de pas = activité physique”,
- On commence à l’utiliser pour juger : “10 000 pas = bonne santé”,
- Il devient un objectif : “Il faut absolument atteindre 10 000”,
- Il devient manipulable : “marcher en rond dans le salon, réduire l’amplitude de sa foulée, ignorer le reste de la santé”.
Quel que soit le domaine d’application, les mêmes manipulations et confusions sont à l’œuvre.
En économie, il est courant d’inventer des proxy (indicateurs de remplacement) pour juger un phénomène complexe. Résultat, on optimise le proxy et on déforme le système réel :
PIB ≠ bien-être,
Productivité ≠ qualité du travail,
Notes scolaires ≠ intelligence réelle
Et santé mesurée ≠ vie bien vécue.
Nous pouvons tout à fait devenir “excellent” selon les métriques tout en menant une vie vide de sens, anxieuse, contrainte ou absurde.
Onzième constat :
La santé prolonge la vie. Elle ne décide pas de ce qui la rend digne d’être vécue.
En résumé
Nous n’avons certes pas fait tout le tour de ce que la santé peut être et pourtant,
et pourtant,
avec ces onze approches susmentionnées, nous avons montré que la santé ne se laisse pas et qu’elle ne peut absolument pas se laisser réduire à une définition malgré tous les efforts dispensés en ce sens.
Pour rappel, voici la liste non exhaustives des caractérisations auxquelles répond la santé :
1.
La santé est une chose à considérer sur l’échelle d’une vie entière, ce qui, dans ces conditions, complexifie considérablement toute démarche d’amélioration de la santé.
2.
La santé n’est rien qu’un rapport de forces favorable à son développement.
3.
La santé s’entiche du risque au point de se confondre avec. Car le risque est toujours de mourir à la fin.
4.
La santé n’est pas l’absence de stress mais la capacité à en sortir.
5.
La santé, c’est l’eau du poisson.
6.
La santé est une fiction qui peut soit renforcer soit affaiblir le vivant selon la manière dont elle est définie.
7.
La santé, c’est savoir encaisser la vie et puis savoir l’aimer. Pas d’entre-deux.
8.
La santé a le regard braqué sur les conséquences irréversibles, non sur les conséquences réversibles.
9.
La santé est l’état du corps qui rend possible l’exercice réel de la liberté civile.
10.
La santé vole des années de vie ou bien en distribue selon la place qu’elle prend.
11.
La santé prolonge la vie. Elle ne décide pas de ce qui la rend digne d’être vécue.
Notes de bas de page
- La langue française est en peine de formuler le lien précis entre la santé et la personne et toutes les formulations paraissent valides. ↩︎



