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Nelly ANTOINE (2026). L’histoire de la Création de l’Hormèse, Culturant.
https://culturant.com/lhistoire-de-la-creation-de-lhormese/

Personnes mentionnées

Carte des idées

Appropriation de l’hormê de l’Antiquité à nos jours

Du VIᵉ siècle avant J.-C. jusqu’à Bergson en passant par Aristote.

L’approche scientifique, mesures et paradoxe biologique

La première appréhension du phénomène en laboratoire remonterait à 1854.

Toxicologie, domaine de naissance du mot

Le terme hormesis apparaît pour la première fois en 1942 dans le journal Phytopathology.

Les sciences de la santé généralisent l’idée de “stress bénéfique”

De par la recherche et les connaissances sur le sujet, on comprend dorénavant que tout progrès physiologique est hormétique par nature.

L’irruption du développement personnel et du bien-être (2010→)

Les fameuses pratiques de l’hormèse sont créditées par des personnalités diplômées de renom.

L’hormèse de nos jours

L’hormèse est plus qu’un phénomène biologique.

L’histoire de la création de l’hormèse

Le terme hormèse vient du grec ancien ὁρμᾶν (horman), verbe signifiant

« mettre en mouvement, pousser, exciter, inciter à l’action ».

Ce verbe dérive lui-même du substantif ὁρμή (hormê), qui signifie

« impulsion, élan, assaut, mouvement vital ».

Appropriation de l’hormê de l’Antiquité à nos jours

Hormê, de fait, habite la pensée grecque dès le VIème siècle avant J.-C., soit un temps avant Socrate. On emploie le mot pour qualifier le bond d’un animal, la charge d’une armée ou le départ d’un navire. Il traduit ainsi l’élan du combat ou l’élan de la course avant toute chose.

Le terme est ensuite repris par les philosophes stoïciens qui lui prêtent volontiers un sens plus spirituel. Pour eux, cet élan vécu dans la chair s’articule avec l’âme, autrement dit l’action se manifeste au départ de l’impulsion, certes, cependant l’action doit toujours être examinée et guidée par la raison.

Ils définissent en ce sens quatre étapes-clés pour qu’un acte s’accomplisse :

  1. Phantasía : une impression, une perception, quelque chose apparaît à la conscience.
  2. Sunkatáthesis : l’assentiment, le jugement par lequel l’âme dit “oui” ou “non” à cette impression.
  3. Hormê : l’impulsion à agir selon ce jugement.
  4. Praxis : l’action effective.

L’hormê est donc le troisième moment, celui où le mental arme le corps.

A l’origine, Hormê qualifie notamment le bon d’un animal
Tout être vivant est animé d’une dynamique interne qui le rapproche de sa forme parfaite

Bien sûr, tout au long des siècles, le concept de l’hormê évoluera, s’enrichira, de Aristote (IIIᵉ s. av. J.-C.) à Henri BERGSON (XXᵉ siècle). Pour Aristote, tout être vivant est animé d’une dynamique interne qui le rapproche de sa forme parfaite, parfaite dans le sens d’accomplie, achevée. Cette vision est à mettre en lien avec celle de l’entelechia (ἐντελέχεια), l’idée « d’avoir sa fin (telos) en soi ». Henri BERGSON quant à lui, dans une approche plus biologique, met de côté le terme hormê et parle simplement d’élan vital.

A partir de là, la racine hormê aurait très bien pu disparaître, remplacée par cette expression plus chatoyante et captivante que représente l’élan vital, or ce ne sera pas le cas… grâce aux contributions scientifiques ayant eu lieu dès le milieu du XIXᵉ siècle.

Bergson ne parle plus que d’élan vital
Ville de naissance de VIRCHOW

L’approche scientifique, mesures et paradoxe biologique

En 1854, Rudolf VIRCHOW, médecin prussien, publie un article dans lequel il dit avoir observé que de très faibles concentrations d’hydroxyde de sodium (NaOH) ou de potassium (KOH) stimulaient le battement des cils dans l’épithélium trachéal post-mortem, tandis que des concentrations plus élevées ralentissaient puis arrêtaient l’activité.
Il est alors le témoin de la réponse biphasique au cœur du concept moderne d’hormèse (stimulation à faible dose, inhibition à haute dose) mais l’interprétation qu’il en fait est somme toute légère et limitée s’il fallait la juger d’après nos connaissances actuelles. Sa conclusion : lorsqu’il y a stimuli (agents stresseurs, dirait-on de nos jours), les cellules font preuve d’irritation ou d’irritabilité. Point.

Ville de naissance de SCHULZ

En 1888, Hugo Paul Friedrich SCHULZ, médecin et pharmacologue allemand, conclue différemment après les résultats de ses études sur la fermentation des levures. Il baptise même la loi qu’il découvre la loi d’Arndt-Schulz, du nom de son collègue Rudolf ARNDT qui l’a beaucoup inspiré et qui peut se formuler ainsi : « Des doses faibles stimulent, des doses moyennes inhibent, des doses fortes paralysent. ». SCHULZ a alors compris l’hormèse, néanmoins il ne l’a pas baptisée.

Pour le moment donc, Hugo SCHULZ a surtout redécouvert ce que Paracelse avait découvert au XVIᵉ siècle lorsque ce dernier concluait que tout est poison, rien n’est sans poison, seule la dose détermine qu’une chose n’est pas un poison1.

Toxicologie, domaine de naissance du mot

En 1942, bis repetita. Aux Etats-Unis cette fois. Chester M. SOUTHAM, jeune étudiant en foresterie à l’Université de l’Idaho, travaille sous la direction du professeur John E. EHRLICH. Leur préoccupation n’a rien à voir avec la santé humaine : ils cherchent simplement à comprendre pourquoi certains bois, comme le cèdre rouge de l’Ouest, résistent si bien aux champignons.

En laboratoire, SOUTHAM prépare des extraits d’écorce de cèdre à différentes concentrations pour tester leur impact sur des champignons lignivores.
Le protocole est simple, presque naïf : plus le produit est concentré, plus ça doit inhiber le champignon.
Sauf qu’une anomalie apparaît.

Les concentrations fortes freinent, comme attendu.
Les concentrations intermédiaires les affaiblissent.
Mais les concentrations très faiblesstimulent la croissance.

Champignons qui se nourrissent de bois

Le champignon, au lieu de mourir, se met à pousser un peu mieux.

Quelque chose, dans ces dilutions presque homéopathiques de substance toxique, réveille la vie au lieu de l’éteindre.

Les deux chercheurs savent qu’ils touchent là quelque chose d’important, non pas un détail sur les champignons, mais un principe général, le fait que la frontière entre poison et stimulation est plus fine qu’on le pense.

Il leur faut un mot.
Un mot qui dise le paradoxe : comment une petite morsure du monde peut devenir une impulsion vitale, peut venir renforcer le processus de vie, influencer le métabolisme positivement.

SOUTHAM fouille dans le grec ancien et trouve hormê : “mettre en mouvement, exciter, pousser en avant.”

C’est exactement ce qui se passe : le toxique, à petite dose, ne détruit pas le vivant ; il le pousse à se renforcer.

La croissance de champignons est accrue lorsque les dilutions sont faibles
Scan du journal international Phytopathology paru en juin 1943

En 1943, les deux hommes publient leur article dans le journal international Phytopathology et proposent le terme anglais hormesis.
Le mot est né.

Encore que.

Durant des décennies, le mot reste en suspens, presque oublié, jusqu’à la fin du XXᵉ siècle quand des toxicologues comme Edward J. CALABRESE affinent le modèle dose–réponse avec la courbe en « U inversé ».

De là, s’appréhende la trajectoire historique et culturelle de l’hormèse qui quitte amicalement le domaine de la toxicologie pour devenir une notion clé de la santé, puis une originalité dans le développement personnel.

Les sciences de la santé généralisent l’idée de “stress bénéfique”

À partir des années 1970 et jusqu’à l’an 2000, plusieurs découvertes facilitent le glissement de l’hormèse vers la santé humaine. On peut notamment citer le médecin hongrois Hans SELYE, le premier à théoriser l’idée de stress et à opérer une distinction entre le distress, le stress qui détruit, le mauvais stress, et l’eustress, le stress qui renforce, le bon stress.

Le stress peut mener à l’epuisement aussi bien qu’au repos
En 2002, l’ACSM formalise les modèles de progression nécessaires pour stimuler des adaptations musculo-squelettiques.

Et puis il y a les travaux menés en parallèle les uns aux autres sur le stress oxydatif, les protéines de choc thermique, l’adaptation à l’échelle cellulaire qui montrent clairement qu’un organisme s’améliore en s’exposant à des stress modérés (froid, chaleur, jeûne, hypoxie).

Enfin, dans les années 1990–2010, la médecine du sport rassemble d’importantes études expérimentales et fait exploser la compréhension des mécanismes adaptatifs avec des concepts tels que :

  • la surcharge progressive,
  • les micro-déchirures musculaires menant à l’hypertrophie,
  • la VO₂ max stimulé par le stress ou les efforts courts et intenses.

Avec l’accumulation d’autant de connaissances, on comprend dorénavant que tout progrès physiologique est hormétique par nature.

On mesure que l’hormèse est un gain systémique, c’est à dire qui bénéficie à l’ensemble de l’organisme et non un gain spécifique qui renforce contre un danger en particulier. Il ne s’agit pas de tolérer de mieux en mieux un poison spécifique, par exemple, en ingérant une minuscule dose de ce poison régulièrement comme le fit le roi antique Mithridate VI il y a deux millénaires environ. Il s’agit bel et bien de s’exposer à un poison ou un danger au sens large pour déclencher les capacités adaptatives de l’organisme et améliorer de fait son entièreté.

La mithridatisation, c’est rendre le danger moins dangereux.
L’hormèse, c’est utiliser le danger pour entraîner le corps à faire face au danger quel qu’il soit.

L’irruption du développement personnel et du bien-être (2010→)

Progressivement, compte tenu de l’évolution fâcheuse de nos sociétés, le souci de vivre longtemps a laissé place au souci de vivre longtemps et en bonne santé, l’obligation morale de se connaître a laissé place à l’obligation morale de gagner de l’argent, le désir ardent de réaliser ses rêves a laissé place à la flemme de les réaliser.

Dans ce contexte peu glorieux, les pratiques labellisées “Développement Personnel” prennent de l’ampleur et retentissent fort à partir des années 2010 au point, d’ailleurs, d’occuper désormais des rayons entiers en librairie. Des communautés se forment. On trouve ici les amoureux du “quantified self2”, là les adeptes du “biohacking3” ; et ce ne sont évidemment pas les seuls à se mettre en avant. Le public découvre à travers toutes ces communautés que froid, chaleur, jeûne, sprints, sauna, hypoxie légère… ont le pouvoir de les rendre plus fort à condition d’être bien employés.

L’attrait pour le Développement Personnel se voit en librairie avec une offre conséquente
De nombreux scientifiques ajoutent du crédit aux fameuses pratiques de l’hormèse

Ces pratiques comptent qui plus est sur des personnalités charismatiques comme Wim Hof, Andrew HUBERMAN, David SINCLAIR, Rhonda PATRICK, autant de pratiquants chevronnés, professeurs, biologistes, médecins, qui leur donnent un vernis scientifique indéniable et par conséquent la crédibilité nécessaire à leur rayonnement.

Enfin, le mot est simple, punchy, vendeur.

La philosophie qu’il transmet peut s’appliquer à toutes les dimensions humaines :

  • la prise de parole,
  • les difficultés relationnelles,
  • la discipline personnelle,
  • la performance,
  • la gestion des émotions,
  • la résistance mentale
  • etc.

Bref ! Tout concorde pour que l’hormèse prenne de plus en plus de place dans la société du XXIᵉ siècle.

Notons toutefois que ces déclinaisons mènent parfois à des simplifications et des contresens malheureux.

L’hormèse de nos jours

Aujourd’hui, l’hormèse est plusieurs choses :

  • Un phénomène biologique réel dont on a extrait une loi ;
  • Un principe de vie : “chercher les défis — devenir antifragile — trouver le repos” ;
  • Un argument marketing (pour les coachs, la vente de compléments alimentaires…) ;
  • Un mot-clé d’Instagram ou de TikTok (bain froid, sauna, routines matinales…).

Notes de bas de page

  1. Citation de Paracelse. Traduction de l’allemand : « Alle Dinge sind Gift, und nichts ist ohne Gift ; allein die Dosis machts, daß ein Ding kein Gift sei. » ↩︎
  2. Le Quantified self vise à collecter un maximum de données sur son mode de vie via des outils et des méthodes pour les soumettre à l’analyse et à la correction. ↩︎
  3. Le biohacking s’appuie sur la biologie et défend l’idée de l’améliorer du mieux qu’on peut. C’est une culture de l’optimisation qui rassemble des personnes aux visions très différentes. Il y a notamment les biohackers modérés qui fondent leurs pratiques sur la science et les techno-enthousiastes qui mêlent gadgets, implants, trackers, etc., à leur vie. ↩︎
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